Collection Oramellon · Notice de référence

Anthropologie de l'interpellation

Paradigme de l'être appelé et répondant, développé par Christian Mahoukou.


Définition

L'anthropologie de l'interpellation désigne un paradigme philosophique et théologique selon lequel l'être humain ne se constitue pas d'abord comme substance close sur elle-même, ni comme simple effet des structures sociales, mais comme être appelé et répondant. La personne n'y est pas un sujet donné qui, ensuite, entrerait en relation : elle advient dans l'acte même de répondre à un appel qui la précède. L'être et le devenir humains sont ainsi pensés à partir de la réponse et de la résonance qu'elle éveille, et non à partir d'une auto-fondation.

Respondeo ergo sum Respondeo ergo fio Je réponds, donc je suis — Je réponds, donc je deviens

Le déplacement de sum (« je suis ») à fio (« je deviens ») porte l'essentiel : l'identité n'est pas un socle acquis mais un accomplissement toujours en cours, tenu et relancé par chaque réponse. Répondre n'est pas une conséquence de l'existence ; c'en est le mode d'advenue.

Situation et distinction

Le terme interpellation est aujourd'hui surtout associé, en philosophie, à Louis Althusser, pour qui l'idéologie « hèle » l'individu — le « Hé, vous là-bas ! » du policier — et le constitue comme sujet en le captant. Là, l'interpellation est une capture : le sujet est produit, de manière hétéronome, par les appareils qui le précèdent.

L'anthropologie de l'interpellation se tient au pôle inverse. Ce qui constitue l'être humain n'est pas la capture par une instance qui l'assujettit, mais la réponse par laquelle il se lève et devient lui-même. Là où le sujet althussérien subit l'appel, l'être-interpellé y répond, et sa liberté se déploie dans cette réponse. Le paradigme se distingue tout autant du cogito cartésien, qui fonde le sujet sur la pensée réflexive d'une substance solitaire : l'être n'y est plus premier et clos, mais second et ouvert, suspendu à un appel.

Il dialogue, en revanche, avec les philosophies de la relation et de la parole — Martin Buber (le Je–Tu), Emmanuel Levinas (l'appel du visage d'autrui), Franz Rosenzweig, Jean-Luc Marion (l'adonné, l'appel), Mikhaïl Bakhtine (le dialogisme) — ainsi qu'avec la tradition kérygmatique de la parole qui interpelle (Rudolf Bultmann, Gerhard Ebeling, Ernst Fuchs). Sa contribution propre tient à un troisième terme, souvent absent de ces traditions : la résonance, par laquelle la réponse ne se referme pas sur le sujet mais se propage et fait communauté.

La triade A2R : Appel — Réponse — Résonance

La structure élémentaire du paradigme est une triade, notée A2R, qui articule trois moments indissociables :

Appel
Le premier terme, toujours antérieur au sujet. L'être humain se découvre déjà appelé — par un autre, par le monde, par Dieu — avant même d'avoir pu se choisir. En grec, l'appel se dit καλεῖν (kalein, « appeler ») et la vocation κλῆσις (klēsis, « appel, vocation »).
Réponse
L'acte par lequel l'être-interpellé advient. La réponse n'est pas réaction mécanique : elle est le lieu même de la liberté et de la constitution du soi. Le paradigme distingue plusieurs modes de réponse — dont l'accueil, le refus, le report — et compte parmi eux l'absence attentionnelle, forme d'inattention qui est déjà, à sa manière, une réponse.
Résonance
Le retentissement de la réponse au-delà de celui qui répond. Comprise non comme un écho intérieur mais comme un fait collectif, la résonance est ce par quoi une réponse en appelle d'autres et tisse une communauté d'interpellés.

Concepts opératoires

Le paradigme se déploie à travers un lexique propre, dont voici les principales entrées :

Loi Mahoukou
Loi fondatrice du paradigme : l'être humain est constitutivement interpellé ; il se précède comme être-appelé et ne se rejoint qu'en répondant. L'interpellation n'est pas un accident de l'existence mais sa loi de structure.
Être-interpellé
Nom même de l'humain dans ce cadre : non pas un « je » posé d'abord, puis sollicité, mais un être dont l'identité tient tout entière dans le fait d'être appelé et de répondre.
Écologie dialogale
Le milieu relationnel où l'appel et la réponse circulent : un tissu vivant d'interpellations réciproques dont dépend la santé de l'humain. La blessure de ce milieu — son atteinte — est l'objet d'une anthropologie du péché comme rupture du dialogue.
Loi d'atrophie interpellative
Loi décrivant l'affaiblissement progressif de la capacité de répondre : à force de ne pas être exercée, l'aptitude à entendre et à répondre à l'appel se rétracte. L'atrophie n'est pas une faute ponctuelle mais une usure de la disposition à répondre.
Topologie de l'empêchement
Cartographie des figures et des lieux qui font obstacle à la réponse : manières dont l'appel est étouffé, différé ou empêché d'aboutir. Elle décrit l'espace des blocages plutôt que d'en dresser la liste morale.
Basse continue
Principe méthodologique emprunté à la musique. Comme la basse continue soutient les variations d'une œuvre sans jamais paraître au premier plan, la triade A2R tient lieu de fondement continu sous les développements du corpus : elle porte le discours sans s'y dissoudre.

Les entrées de ce lexique suivent l'usage établi dans les ouvrages de la Collection Oramellon et peuvent être précisées au fil des publications.

Portée théologique

Le paradigme trouve son extension théologique dans une relecture de l'Écriture sous le signe de l'appel et de la réponse. La chair du Verbe (Jean 1,14) y est lue comme l'appel devenu corps ; la prière du Christ (Jean 17) comme résonance du Père dans le Fils ; la « chair » selon saint Paul comme lieu de l'interpellation et de sa possible atrophie. La performativité de l'appel divin s'y dit d'après la formule paulinienne καλεῖν τὰ μὴ ὄντα (kalein ta mē onta, « appeler ce qui n'est pas ») : l'appel qui fait exister ce qu'il nomme. La figure de Marie, enfin, y est reçue comme l'être-interpellé par excellence — l'anthropologie de la réponse trouvant en elle son visage accompli.

Ancrages dans le corpus

Le paradigme est développé, sous ses différentes faces, à travers l'ensemble de la Collection Oramellon. Parmi les jalons :

Pour aller plus loin

L'anthropologie de l'interpellation est publiée, en français et en anglais, dans le cadre de la Collection Oramellon. Elle se situe, on l'a dit, dans un dialogue critique avec l'interpellation d'Althusser, les philosophies dialogiques (Buber, Levinas, Marion, Bakhtine) et la théologie kérygmatique de la parole (Bultmann, Ebeling, Fuchs), dont elle se distingue par la place première accordée à la réponse et par l'introduction de la résonance comme terme collectif.