Collection Oramellon · Corpus fondateur
L'oramellisme
Prolégomènes au paradigme de l'être-interpellé
Le nom, l'axiome, la basse continue et le trépied fondateur
— basse continue —
À la mémoire du Père Gérard Eschbach, O.P. — † 13 mai 2021
Ouverture
Un paradigme ne s'impose pas : il se propose. Il se donne d'abord un nom, puis un axiome, puis une manière constante de se tenir — une basse continue qui soutient sans dominer. Les pages qui suivent ne prétendent pas résumer l'œuvre ; elles rassemblent ce qui, en elle, tient lieu de fondation : le nom que nous avons forgé, l'axiome qui le porte, la triade qui l'anime, et le trépied de trois volumes où il prend corps. On les lira donc comme des prolégomènes — au sens propre : ce qui doit être dit avant, pour que le reste puisse être lu.
Le désaccord d'où tout part a été énoncé ailleurs, dans l'avant-propos de notre premier volume : la relation n'est pas ce qui arrive à un sujet déjà formé ; elle est ce dans quoi et par quoi le sujet advient. L'oramellisme est le nom de la pensée qui tire, de ce déplacement, toutes ses conséquences.
I. Le nom : ὅραμα et τὸ μέλλον
Le mot oramellon noue deux racines grecques. La première, Ora-, vient de ὁράω (horáō, « voir »), et plus précisément de ὅραμα (hórama, « ce qui est vu, la vision » — c'est le -orama de panorama). La seconde, -mellon, est τὸ μέλλον (tò méllon, « l'à-venir »), participe substantivé de μέλλω (méllō, « être sur le point d'advenir, être destiné à »). De là notre définition première : la vision du futur.
Mais il faut aussitôt préciser ce que futur veut dire ici, sous peine de tout perdre. τὸ μέλλον (l'à-venir) n'est pas, en grec, le futur-point d'une chronologie — le simple « plus tard » qui viendra prendre son rang après le présent. C'est l'imminent : ce qui est sur le point d'être, ce qui presse, ce qui incline le présent vers lui. Le futur du calendrier attend ; l'à-venir, lui, sollicite.
Or telle est exactement la temporalité de l'interpellé. L'être d'adresse n'est pas défini par ce qu'il est déjà — un sujet constitué qui, ensuite, entrerait en relation — mais par ce vers quoi il est appelé. Il se tient dans l'imminence d'une réponse à donner. Voir depuis l'à-venir, plutôt que depuis l'acquis : tel est le geste inaugural que le nom encode. Oramellon n'est donc pas un ornement posé sur la doctrine ; il en est le chiffre. Nommer le paradigme, c'est déjà énoncer sa thèse.
II. L'axiome : Respondeo ergo sum
Un paradigme se reconnaît à l'axiome qu'il ose. Le nôtre s'énonce : Respondeo ergo sum — je réponds, donc je suis ; et, dans son second temps, Respondeo ergo fio — je réponds, donc je deviens.
La formule se mesure, on l'entend, au cogito cartésien. Le Je pense, donc je suis fonde la certitude du sujet sur un acte solitaire : une conscience qui, se retirant du monde et d'autrui, se ressaisit elle-même dans l'évidence de sa propre pensée. Le sujet y est premier ; la relation, seconde et dérivée. C'est cet ordre que l'axiome renverse. Ce n'est pas parce que je suis, déjà, que je peux ensuite répondre ; c'est en répondant que j'adviens comme le sujet que je suis. La réponse ne s'ajoute pas à un être constitué : elle le constitue.
Le second temps précise le premier. Respondeo ergo fio dit que ce qui advient dans la réponse n'est pas une substance stable, une fois pour toutes posée, mais un devenir : l'interpellé n'est jamais achevé, parce que l'Appel ne cesse pas. Là encore, le nom veille : fio est un présent tourné vers l'à-venir, un je deviens qui reste ouvert. Le sujet de l'oramellisme n'est pas une forteresse ; c'est une réponse en cours.
III. La basse continue : la triade A2R
Sous le nom et l'axiome travaille un moteur : la triade A2R — Appel, Réponse, Résonance. Nous en usons comme d'une basse continue : une ligne qui soutient toute la polyphonie sans jamais réclamer le premier plan, qui structure sans totaliser. C'est là plus qu'une image musicale ; c'est une règle de méthode, et — on le verra au troisième volume — une exigence éthique.
L'Appel précède : il n'émane pas du sujet mais le sollicite. La Réponse advient : elle n'est pas un effet mécanique mais un acte, où l'interpellé se joue. La Résonance, enfin, n'est pas un simple écho : elle est ce qui, de la réponse, se propage et fait tenir ensemble ceux qu'un même Appel a touchés.
La fréquentation soutenue des textes — et singulièrement la lecture de la parabole selon Matthieu — a imposé quatre rectifications que la fidélité oblige à inscrire ici même, au seuil, plutôt qu'à les dissimuler dans les marges.
Première rectification. La forme de l'Appel n'est pas douce mais oblique. La parabole ne persuade pas de face ; elle déroute, elle prend de biais, elle laisse à l'auditeur la charge de se déplacer. L'obliquité n'est pas un défaut de clarté : elle est le mode propre par lequel un Appel respecte la liberté qu'il sollicite.
Deuxième rectification. Aux trois modalités de la réponse — accueil, refus, différé — il faut adjoindre un quatrième terme : l'absence attentionnelle. On peut ne pas refuser l'Appel et pourtant n'y être pas : distrait, saturé, ailleurs. Ce terme, nous le verrons, n'est pas une abstraction ; il est le diagnostic même que porte notre deuxième volume.
Troisième rectification. La refusabilité de l'Appel et son terme eschatologique ne sont pas deux traits séparés : ils sont co-conditions. Un Appel qui ne pourrait être refusé ne serait pas un appel mais une contrainte ; et c'est parce qu'il ouvre sur une fin qui le dépasse que le refus, comme l'accueil, engage réellement.
Quatrième rectification. La Résonance n'est pas intérieure mais collective. Elle ne se replie pas dans la chambre close d'une conscience ; elle circule, elle relie, elle fait communauté. C'est pourquoi l'oramellisme, tout personnel qu'il soit dans son axiome, débouche nécessairement sur une pensée du commun.
IV. Le trépied fondateur
Trois volumes fondent la Collection. Ils ne se succèdent pas au hasard : ils composent un trépied, et l'on peut, sans y céder, entendre en eux l'écho de la triade — à condition de tenir cet écho pour une basse continue, qui oriente la lecture sans réduire chaque volume à un seul terme.
Oramellon I — Fondements ontologiques
L'être humain comme être d'adresse
Ce volume tient le pôle de l'Appel. Sa tâche est ontologique : établir que l'humain n'est pas d'abord une substance qui, ensuite, se trouverait adressée, mais un être constitutivement d'adresse. L'être-interpellé n'est pas un accident survenu à l'homme ; c'est sa manière d'être. Ce volume dégage la thèse de ses prédécesseurs, en expose la structure propre, et fait voir ce qu'elle permet de comprendre que les autres approches ne pouvaient apercevoir.
Oramellon II — Phénoménologie de l'humain contemporain
La civilisation de la saturation
Ce volume tient le pôle de la Réponse — mais saisie dans sa crise. Notre temps ne refuse pas d'abord l'Appel : il le sature. Sollicitations sans nombre, attention émiettée, présence partout requise et nulle part donnée. Ce volume décrit le régime contemporain de l'absence attentionnelle — ce quatrième terme que la triade a dû accueillir. La saturation n'est pas le contraire de l'écoute ; elle en est la pathologie moderne : on est trop plein pour entendre.
Oramellon III — Vers une éthique de la présence non capturante
Politique, travail et formation de l'être-interpellé
Ce volume tient le pôle de la Résonance. Son terme central — la présence non capturante — dit ce qu'une présence doit devenir pour laisser l'autre résonner : une présence qui n'agrippe pas, ne saisit pas, ne totalise pas ; qui se tient auprès sans s'emparer. Politique, travail et formation y sont pensés comme des lieux où se joue cette différence entre capturer et faire résonner. On mesure ici que la basse continue n'était pas seulement une règle d'écriture : elle est la thèse éthique de tout l'édifice. Refuser la capture, c'est le même geste que refuser la totalisation.
V. Seuils et sources
L'oramellisme ne surgit pas de rien. Il dialogue avec les grandes figures qui ont le plus fait avancer la question de la relation — non pour les réfuter, mais pour discerner, dans leurs apports et leurs limites, ce qui appelle la proposition nouvelle.
Descartes fournit le point de renversement : le cogito solitaire est précisément l'ordre que l'axiome inverse. Nous lui devons la rigueur de la question — qu'est-ce qui est premier ? — et notre désaccord sur la réponse.
Husserl reprend ce geste jusqu'à intituler Méditations cartésiennes l'exposé de sa méthode, et le radicalise : toute conscience est conscience de quelque chose, tendue par l'intentionnalité vers son objet. L'oramellisme lui doit son sol — la phénoménologie est la méthode même de notre deuxième volume — et retourne son vecteur : avant d'être la conscience qui vise, l'interpellé est celui qui est visé, celui vers qui l'Appel se dirige. L'intentionnalité première n'est pas la mienne ; je la reçois. Là où la cinquième Méditation peine à constituer autrui à partir de l'ego, l'oramellisme renverse la charge : c'est en étant appelé par autrui que l'ego advient.
Hegel a pensé, mieux que quiconque, que le sujet ne se tient pas seul : la conscience de soi passe par la reconnaissance d'une autre conscience. Mais le travail du négatif y reste ordonné à une totalité qui, à la fin, se referme et se sait. L'oramellisme retient la médiation d'autrui et récuse la clôture : l'Appel n'est pas un moment du Savoir revenant à soi.
Buber a nommé, avec le Je-Tu, l'antériorité de la relation sur les termes qu'elle relie. Nous en héritons ce qu'il a de plus juste : le Je n'existe pas avant le rapport. Nous y ajoutons ce qui lui manque : la dimension d'à-venir — la relation n'est pas seulement présence réciproque, elle est tension vers ce à quoi elle est appelée.
Levinas est, pour l'éthique, le plus proche, et c'est pourquoi la distinction doit y être la plus nette. Le visage d'autrui, antérieur au Même, qui résiste à toute prise et interdit la totalité, est un frère de notre présence non capturante : là aussi, l'éthique est refus de saisir. Mais l'oramellisme se sépare sur deux points. L'Appel n'y est pas seulement sommation éthique venue de l'autre ; il est constitutif — ontologique avant d'être moral. Et la Résonance, ce troisième terme collectif, n'a pas d'équivalent chez Levinas, dont l'asymétrie du face-à-face laisse le tiers en position seconde.
Ricœur, avec le soi-même comme un autre, l'identité narrative et l'attestation, décrit un soi capable de répondre, un soi qui se reçoit d'ailleurs. Nous le suivons longuement. Nous le radicalisons sur un point : le soi n'est pas d'abord narré puis rendu capable de répondre ; il est répondant d'abord. Le récit vient dire, après coup, une réponse qui l'a déjà précédé.
Marion, enfin, porte la ligne phénoménologique jusqu'à son point de bascule : la donation. Le phénomène ne se laisse pas d'abord constituer par un je souverain ; il se donne, et en se donnant il donne le je à lui-même. De là l'adonné — ce sujet qui n'est plus constituant mais reçoit son être de ce qui advient à lui. On mesure la proximité : l'adonné est presque le nom phénoménologique de l'être-interpellé. Le phénomène saturé rend d'ailleurs un service décisif à notre deuxième volume, en imposant une distinction sans laquelle tout se brouille : la saturation dont parle Marion est une surabondance qui donne trop à voir — excès de l'intuition sur le concept — tandis que la saturation que nous diagnostiquons est son revers, un encombrement qui empêche de voir. La première comble ; la seconde aveugle. Où l'oramellisme se distingue de Marion : à la donation, il adjoint la structure explicite de la réponse — la triade A2R — et le terme collectif de la Résonance. Marion pense ce qui se donne ; l'oramellisme articule la réponse, et la résonance, que ce don appelle.
L'ancrage : Paul de Tarse et le don périchorétique
Ces seuils philosophiques ne sont pas les seuls, ni les premiers. Au cœur et à la base de tout le cheminement se tient Paul de Tarse, par deux gestes qui fondent l'édifice. Le premier est un appel : καλεῖν τὰ μὴ ὄντα (kaleîn tà mề ónta, « appeler les choses qui ne sont pas ») dit un appel qui ne présuppose pas son destinataire mais le fait être en l'appelant. C'est la vérité théologique dont l'axiome Respondeo ergo sum est la reprise anthropologique : si j'adviens en répondant, c'est qu'un Appel m'a précédé jusque dans mon être même.
Le second geste est un don. La χάρις (cháris, « grâce », « don gracieux ») paulinienne n'est pas un transfert linéaire d'un donateur vers un bénéficiaire — modèle qui figerait les positions et menacerait de capture. Elle est circulation : le don reçu se fait don donné, et les membres d'un même corps se donnent et se reçoivent les uns dans les autres. Cette circulation a son archétype dans la Trinité, que la théologie nomme περιχώρησις (perichōrēsis, « inhabitation mutuelle », périchorèse) : l'être-l'un-dans-l'autre des Personnes divines, sans confusion ni fusion. L'étymologie le dit — peri-chōreô, « faire place autour » : le don périchorétique fait place au lieu de saisir. Ici affleurent, réunis, les fondements théologiques de deux de nos thèses. La Résonance est collective parce que le don est périchorétique ; et la présence non capturante est possible parce que le don, avant d'être transfert, est un « faire-place » mutuel.
La précédence du Christ n'est donc pas une pièce rapportée : elle est le point où la triade trouve sa source. Et cette source est elle-même périchorétique — l'Appel originaire circule trinitairement, du Père, dans le Fils, par l'Esprit. C'est là que l'à-venir du nom reçoit son nom propre.
VI. Le programme : l'à-venir de l'oramellisme
Un paradigme fidèle à son nom ne se clôt pas. τὸ μέλλον (l'à-venir) n'est pas seulement l'objet de l'oramellisme ; il en est le régime. Ce corpus fondateur ne fixe donc pas un système achevé : il ouvre un champ.
Les développements déjà entrepris — esthétique, éthique de la responsabilité, philosophie politique, phénoménologie de l'expérience religieuse, pensée du travail, anthropologie des seuils, cycle marial — ne sont pas des pièces d'un système qui se refermerait sur elles. Ce sont des radiations : des directions où la basse continue se laisse entendre en des matières nouvelles, sans jamais s'y ériger en totalité. Chacune vérifie la même exigence : structurer sans dominer, éclairer sans capturer.
Ce qui reste ouvert n'est pas un défaut à combler mais la forme même de la fidélité. Un oramellisme achevé serait un oramellisme trahi : il aurait troqué l'à-venir contre l'acquis, la réponse en cours contre la substance close, la résonance contre la capture. Tenir le paradigme ouvert, c'est le tenir vivant.
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Il reste à nommer la dette. Ce que ces pages tentent de fonder, d'autres l'ont d'abord rendu pensable — et parmi eux, au premier rang, ceux qui apprennent à écouter avant d'apprendre à dire. À eux revient le dernier mot, qui est aussi le premier : avant que je réponde, j'ai été appelé.